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Le prix d'une pause : ce que le "Fika" suédois raconte de notre rapport au travail

2 sept.
4 min de lecture

Quand on évoque la Suède, les représentations et les clichés ne manquent pas : les forêts de bouleaux, Ikea, les maisons rouges au bord des lacs, l'État-providence, ou encore le lagom, cet idéal d'équilibre qui fascine tant certains observateurs étrangers.


Le Fika appartient à cette même galerie d'images. On le traduit souvent par "pause café", ce qui est à la fois juste et profondément réducteur.


©Helena Wahlman/imagebank.sweden.se


Car le Fika n'est pas une boisson mais un rituel social suédois, une manière de suspendre, pour quelques minutes, le cours de la journée afin de partager un moment avec d'autres. On y boit généralement un café, accompagné d'une pâtisserie, la célèbre "kanelbulle", cette brioche parfumée à la cannelle, étant presque devenue son emblème. Mais l'essentiel n'est pas dans la tasse, il est dans la conversation.


L'origine du mot est d'ailleurs révélatrice. Les linguistes estiment qu'il provient de "kaffi", ancienne orthographe suédoise du mot "café", dont les syllabes auraient été inversées selon un procédé d'argot populaire au XIXᵉ siècle. À mesure que le café se diffuse dans toutes les couches de la société, cette habitude de se retrouver autour d'une tasse s'installe durablement dans le quotidien suédois, au point de devenir une institution informelle. Aujourd'hui encore, il est courant que des collègues interrompent leur travail, en milieu de matinée ou dans l'après-midi, pour prendre un fika ensemble.


Vu de France, cette pratique intrigue souvent car, si nous avons bien, nous aussi, nos pauses café, elles ont rarement la même fonction. Elles sont souvent brèves, individuelles, presque furtives. On descend chercher un expresso, on consulte ses messages en remontant, on répond à un e-mail entre deux gorgées. La pause existe, mais elle reste subordonnée au travail, un peu comme une respiration dans une journée qui continue de courir.


Le fika repose sur une logique presque inverse. Il ne s'agit pas de s'arrêter parce que l'on a fini une tâche, mais parce que la pause elle-même fait partie du travail. Pendant quelques minutes, les hiérarchies s'atténuent, les conversations dérivent vers des sujets qui n'ont parfois rien à voir avec les dossiers en cours, et c'est précisément cette absence d'objectif immédiat qui lui donne sa valeur.


Les chercheurs qui s'intéressent aux organisations rappellent depuis longtemps que ces échanges informels favorisent la confiance, facilitent la circulation de l'information et nourrissent la créativité. Autrement dit, ce temps qui paraît improductif produit en réalité quelque chose de difficile à mesurer, mais d'essentiel : du lien, de la confiance et les conditions de la sérendipité.


Les pays nordiques accordent traditionnellement une grande importance à la confiance, à l'autonomie et aux relations horizontales dans les entreprises. Le fika en est une expression quotidienne. Il rappelle que l'efficacité ne dépend pas seulement du nombre d'heures passées devant un écran, mais aussi de la qualité des relations qui unissent celles et ceux qui travaillent ensemble.


Pour autant, il serait tentant, et faux, d'en faire un symbole intemporel d'une Suède idéale. Le fika n'échappe pas aux transformations qui traversent le pays. Inflation, ralentissement économique, pression sur les finances publiques : comme ailleurs, les arbitrages budgétaires se multiplient. Et parfois, ils touchent des sujets en apparence dérisoires.


Au début de l'année 2024, Le Monde rapportait que plusieurs administrations et organismes publics envisageaient de supprimer le café offert aux employés afin de réduire leurs dépenses. La mesure pouvait sembler anecdotique mais elle a pourtant suscité un débat bien plus large que la valeur de quelques paquets de café. Car derrière cette économie symbolique se cachait une question beaucoup plus profonde : qu'est-on prêt à sacrifier lorsque les budgets se resserrent ?


Ce débat est passionnant parce qu'il révèle une tension que connaissent aujourd'hui de nombreuses organisations. Les moments qui ne produisent pas directement de résultats sont souvent les premiers remis en cause. Ils sont difficiles à quantifier, donc faciles à supprimer. Pourtant, ils contribuent à construire ce que les indicateurs mesurent mal : le sentiment d'appartenance, la confiance entre collègues, la capacité à résoudre ensemble des problèmes complexes.


La France connaît d'ailleurs un paradoxe comparable. Les entreprises investissent volontiers dans des séminaires de cohésion, des journées d'équipe ou des programmes consacrés à la qualité de vie au travail, tout en laissant disparaître les occasions les plus simples de créer du lien au quotidien. Comme si l'on cherchait à recréer artificiellement, quelques fois par an, ce qu'un simple rituel de vingt minutes permettait d'entretenir naturellement.


Le fika n'est évidemment pas une recette miracle. Il ne résout ni les conflits, ni les difficultés économiques, ni les défis du travail contemporain mais il rappelle une idée que nous avons peut-être tendance à oublier : tout ce qui est utile n'est pas immédiatement productif. Dans un monde où chaque minute semble devoir être optimisée, où les agendas se remplissent de réunions et où même nos pauses sont souvent absorbées par les écrans, la véritable question n'est peut-être pas de savoir si nous devrions adopter le fika.


La vraie question est plus inconfortable : quels sont, dans nos propres organisations, les moments que nous considérons comme du temps perdu alors qu'ils sont peut-être précisément ce qui nous permet de mieux travailler ensemble ?


C'est sans doute là que réside la véritable leçon suédoise. Non pas dans le café, ni dans les brioches à la cannelle, mais dans cette intuition simple : une organisation se construit autant dans les conversations qui ne figurent sur aucun ordre du jour que dans les réunions où tout est soigneusement planifié.



 
 
 

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